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Christopher Fomunyoh: «Tant que Le Drian et Maïga
seront aux affaires, ce sera dur de réconcilier la France et le
Mali»
12 February, 2022
Jean-Yves Le Drian et Choguel
Maiga. © Montage JA: BERTRAND GUAY/POOL/AFP; Nicolas Remene pour JA
L'ACTU VUE PAR. Chaque samedi, Jeune Afrique invite une
personnalité à décrypter des sujets d'actualité.
Christopher Fomunyoh, directeur Afrique du NDI, think tank américain,
analyse les causes profondes de la crise politique et sécuritaire que
traverse l'Afrique de l'Ouest.
Coups d'État militaires au
Mali, en Guinée,
au Burkina
Faso, tentative de putsch en Guinée
Bissau. Les vieux démons sont-ils de retour dans une Afrique de
l'Ouest déjà fragilisée par une crise sécuritaire
interminable? Les régimes militaires sont-ils les seuls à
même de répondre aux aspirations de populations
déçues par la mauvaise gouvernance et l'échec d'une
classe politique plus décriée que jamais? Christopher
Fomunyoh, directeur régional pour l'Afrique du National Democratic
Institute for International Affairs (NDI), un think tank américain proche
du Parti démocrate, analyse les ressorts profonds de la crise que
traverse l'Afrique de l'Ouest. Tout en relativisant le caractère
exceptionnel de la conjoncture actuelle, il met en garde contre les risques
d'une propagation de l'instabilité politique à d'autres pays de la
sous-région.
En cause, selon le chercheur qui travaille également pour le Centre
d'études stratégiques pour l'Afrique, l'absence de réponse
des dirigeants aux préoccupations des populations, tant sur le plan
économique que sur celui des libertés fondamentales. Il
s'inquiète également des risques, pour le Mali, de voir le pays
devenir le centre d'un bras de fer géopolitique - entre Paris et Moscou -
dont les enjeux le dépassent.
Christopher Fomunyoh, directeur
Afrique du National Democratic Institute à Washington. © Vincent
Fournier/JA
Jeune Afrique: Entre 2020 et 2022, l'Afrique a connu pas moins de cinq
coups d'État ou ruptures constitutionnelles au Soudan, au Tchad, au
Mali, en Guinée et au Burkina Faso. Faut-il y voir un retour en
arrière?
Christopher Fomunyoh: Il ne faut pas s'alarmer outre mesure.
L'Afrique a connu de plus graves périodes et les efforts de
démocratisation sur le continent ont toujours évolué en
dents de scie. Par exemple, le génocide de 1994 au Rwanda est survenu
alors qu'entre 1989 et 1993, beaucoup de pays venaient de connaître de grandes
ouvertures démocratiques et des transitions pacifiques et
réussies. Et chacun des cinq pays que vous citez a connu plus de
régimes militaires que de régimes démocratiques depuis
leurs indépendances respectives.
Les efforts de démocratisation entrepris depuis les années
1990 ont-il été vains?
Non pas du tout. La démocratie est une œuvre sans cesse
inachevée, pour laquelle il faut travailler au quotidien. Il faut
cependant reconnaître que ces coups d'État mettent en exergue les
déceptions des populations africaines vis-à-vis de certains de
leurs leaders politiques, mais aussi le rétrécissement des espaces
de libertés. L'irruption des militaires sur la scène politique est
intervenue dans le contexte assez spécifique des pays concernés,
mais il nous oblige à nous interroger sur la solidité de la
pratique démocratique et sur le fonctionnement des institutions dans
certains de nos pays.
Ces putschs étaient-ils prévisibles?
Il y a eu des signaux. Mais en tant que démocrate, je n'utiliserai pas le
mot «prévisible» parce que cela voudrait dire que les mêmes causes
devraient produire les mêmes effets, quel que soit le pays
concerné. Or, il faut distinguer les putschs survenus au Mali et en
Guinée de celui intervenu au Burkina Faso.
Au Mali, il trouve en partie sa source dans la mauvaise gestion du contentieux
électoral né des législatives de 2020. Cette situation est
venue se greffer à un malaise dans les relations entre politiques et
militaires autour de la stratégie de lutte contre le terrorisme dans le
nord du pays. Un contentieux qui remonte à 2012, avec le coup
d'État du capitaine Sanogo contre le président Amadou Toumani
Touré. En Guinée, c'est la question du troisième mandat
controversé d'Alpha Condé qui a cristallisé les tensions.
Il y a d'ailleurs eu beaucoup de manifestations contre ce troisième
mandat, qui ont été sévèrement
réprimées dans le sang. Au Burkina Faso, en revanche, la cassure a
été brusque. Personne ne s'y attendait.
Il y a une forme de responsabilité de certains de nos leaders politiques,
qui se disent démocrates mais, une fois qu'ils accèdent au
pouvoir, oublient qu'ils doivent continuer à travailler à
consolider les acquis démocratiques de leur pays.
Des manifestants pro-junte, le
25 janvier à Ouagadougou. © Sophie Garcia/AP/SIPA
Dans les trois pays, ces coups d'État ont été
applaudis par une partie de la population. Les militaires sont-ils les seuls
à pouvoir incarner l'espoir d'un changement?
Le désespoir des populations africaines, et surtout de sa jeunesse, est
réel, comme le montrent les sondages d'opinion d'Afrobaromètre. Ce
n'est pas surprenant que les populations soient sorties pour applaudir la chute
du régime précédent ou l'arrivée aux affaires des
militaires. Elles sont convaincues que ces derniers viennent avec des solutions.
Mais l'Histoire montre que les régimes militaires ne restent populaires
que durant les premiers mois. Cette popularité s'effrite au fur et
à mesure que les populations se rendent compte qu'ils ne peuvent pas
répondre à toutes les demandes. Le vrai antidote aux
défaillances des institutions et des pratiques démocratiques ce ne
sont pas les chars et les AK-47, mais plutôt plus de démocratie et
de bonne gouvernance, plus d'espaces de libertés. Les citoyens doivent
davantage s'approprier ces questions de manière à obliger les
leaders politiques à prioriser l'intérêt
général et leur bien-être.
Les chefs de juntes dans ces trois pays sont de jeunes officiers. Faut-il
y voir le signe de la fracture générationnelle entre les
dirigeants, souvent âgés, et leur population, majoritairement
jeune?
La relative jeunesse des putschistes n'est pas chose nouvelle en Afrique. Le
continent a connu par le passé de jeunes capitaines, des lieutenants et
même des sergents comme chef de junte. Cela a été le cas de
Thomas Sankara au Burkina Faso, de Jerry Rawlings au Ghana, ou du sergent Samuel
Doe au Liberia.
Mais en réalité, la jeunesse africaine n'a pas attendu ces
militaires pour se faire entendre. Dans les organisations de la
société civile, les associations estudiantines, une partie de la
jeunesse est en train de faire bouger les lignes. Certes, il semble facile pour
les militaires putschistes de justifier leurs actes en évoquant les
échecs des régimes civils qu'ils ont déposés, mais
nous devons éviter de «valoriser» les coups d'État. Rien ne
justifie la prise de pouvoir par la force des armes.
La Communauté économique des états de l'Afrique de l'Ouest
(Cedeao) a été très
sévère envers le Mali, moins à l'égard de la
Guinée et du Burkina. Comment expliquer cette différence de
traitement?
Chaque situation est particulière. Pour la Guinée, je crois que la
Cedeao a voulu se rattraper, après avoir été
critiquée pour n'être pas intervenue lorsqu'Alpha Condé a
modifié la Constitution pour s'octroyer un troisième mandat.
Beaucoup ont alors reproché à la Cedeao son mutisme.
L'organisation sous-régionale s'est trouvée un peu coincée,
et s'est montrée timide sur les sanctions, en espérant que la
junte transmettra rapidement le pouvoir a un président
démocratiquement élu.
Au Mali, lorsque la junte a proposé une transition de cinq ans, ce
n'était pas acceptable pour la Cedeao. Elle devait envoyer un message
fort. Mais les sanctions économiques, qui frappent indistinctement les
autorités de la transition et les populations, ont beaucoup
été décriées. Pour le Burkina Faso, j'imagine que la
Cedeao ne voulait plus, à nouveau, être au centre de critiques
similaires.
Assimi Goïta en septembre 2020,
à Bamako © MICHELE CATTANI/AFP
La Cedeao, accusée
notamment d'être instrumentalisée par la France, ne
risque-t-elle donc pas de voir sa crédibilité abîmée
dans ces crises?
Oui, il y a un risque que certains mettent l'objectivité de la Cedeao en
cause. Le plus grand reproche que les Africains ont par rapport à ces
institutions sous-régionales ou continentales, comme l'Union africaine,
c'est qu'elles ne respectent même pas leurs propres actes constitutifs et
les instruments juridiques qui condamnent les ruptures constitutionnelles
menées par les dirigeants civils. C'est pour cela que nous continuons
à interpeller la Cedeao et l'UA pour qu'elles veillent au strict respect
des principes de libertés fondamentales et constitutionnelles, des
principes qu'elles ont elles-mêmes adoptés pour sauvegarder la
démocratie et la bonne gouvernance.
D'autres coups d'État sont-ils possibles dans la région?
Quels sont les pays les plus fragiles à votre sens
Pour diverses raisons internes ou externes, la fragilité de nos pays sur
le continent est indiscutable. Il y a eu récemment une tentative de
déstabilisation en Guinée Bissau, dont on a découvert par
la suite l'implication
des auteurs dans le trafic de drogue. Nos pays sont sujets à des
pressions de toutes parts, dont certaines sont internes, liées à
la mauvaise gouvernance, et d'autres externes, comme les activités de
groupes jihadistes et des criminels. Pour autant, les coups d'États ne
doivent pas devenir une fatalité.
Les tensions
entre Bamako et Paris ont atteint un point inédit. Jusqu'où
peut aller cette escalade? Y-a-t-il une porte de sortie possible?
Il m'est difficile d'imaginer les relations entre les deux pays revenir au beau
fixe d'ici peu. Les différends sont sur la place publique. Il y a des
attaques verbales de part et d'autres. Je pense à certaines sorties
médiatiques de Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires
étrangères, et de Florence Parly, la ministre française des
Armées. Aux piques du Premier ministre malien Choguel Maïga et de son
ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop. Tant que ces
acteurs seront aux affaires, ce sera dur de réconcilier les deux pays.
Un membre de la protection
rapprochée de Touadéra, de la société russe Sewa
Security, à Berengo, en Centrafrique, le 4 août 2018. © FLORENT
VERGNES/AFP
L'un des principaux sujets de crispation porte sur le déploiement
de mercenaires russes au Mali - ce que Bamako dément toujours
à l'heure actuelle. Pourquoi faut-il craindre ce déploiement?
Quelles en seraient les conséquences?
Il y a la convention des Nations unies contre le mercenariat de 1989, que le Mali
et beaucoup de pays ouest-africains ont ratifiée en 2002. Par ailleurs,
l'Union africaine et la Cedeao ont, à plusieurs reprises et bien avant la
crise malienne, manifesté leur hostilité à la
présence des mercenaires sur le continent. La question ne doit pas
être seulement posée du point de vue de l'influence russe ou de
l'appartenance russe du groupe Wagner. à une autre époque, les
mercenaires sud-africains du groupe Executive Outcomes avaient essuyé des
critiques similaires lors de leur intervention en Sierra Leone en 1994. Nous le
savons tous, les mercenaires peuvent devenir source d'instabilité dans
une région déjà fragile et aux frontières poreuses.
Si le Mali demandait ouvertement, dans le cadre de ses relations
bilatérales avec la Russie, la présence sur son territoire d'un
contingent de l'armée russe, cela ne poserait pas autant de
problèmes. Lorsque l'on traite avec les armées
régulières, il y a un sens de responsabilité et des gages
de déontologie et de professionnalisme du pays d'origine. Ce dernier peut
être tenu pour responsable en cas d'exactions commises par les soldats
déployés sur le terrain. Mais lorsqu'il s'agit de groupes de
mercenaires, il est difficile d'établir les responsabilités. Si le
Mali se sent lésé par ces mercenaires, le pays aura du mal
à se faire entendre et à obtenir des indemnisations
appropriées.
Le Mali n'est-il finalement pas au centre d'une guerre d'influence entre
la Russie et la France, bien loin des réelles préoccupations
des populations?
Absolument ! à partir du moment où un pays africain devient l'objet d'un
jeu de ping-pong entre grandes puissances, il y a de quoi s'inquiéter du
sort de ses populations. On se focalise beaucoup plus sur les relations
bilatérales et diplomatiques entre pays, sur l'accès aux
ressources minières ou sur les intérêts des grandes
puissances. Et cela occulte le débat sur l'essentiel qui est la paix dans
les zones de conflit, le développement et le bien-être des
populations.
panafricanvisions.com
Dr. Christopher Fomunyoh
Président, The Fomunyoh Foundation
christopher.fomunyoh@tffcam.org
www.tffcam.org
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