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A l'heure qu'il est, le pays est confronté à la
pandémie de Coronavirus COVID-19. Que pensez-vous de la
réponse gouvernementale à cette crise ?
La pandémie Coronavirus COVID-19 nous frappe de plein fouet
à un moment où notre cohésion sociale est à
son plus mal. Aussi, notre capacité de mobilisation dû au
stress des facteurs socio-politiques ont fini d'aggraver la situation.
Sûrement que cela a impacté la communication autour de la
pandémie concernant les mesures barrières, le confinement
et la relaxation de celui-ci. Toutefois, malgré certains cas
d'insuffisances, nous devons applaudir le grand travail du personnel
médical, les médecins, les infirmiers, les sage- femmes,
les techniciens de laboratoires et tout le personnel de soutien. Bravo
pour leur courage et leur dévouement, et pour leur travail
acharné, fait avec abnégation pour sauver les vies
humaines. La nation toute entière, et les compatriotes où
qu'ils se trouvent leur rendent hommage et resteront toujours
reconnaissant pour leur disponibilité pendant ces temps
difficiles.
Je salue aussi la générosité de l'Archevêque
Samuel Kleda. Comment ne pas être touché par son amour pour
son prochain et sa contribution inestimable à sauver la vie de
beaucoup de compatriotes. Il y a quelque chose de magnifique et de
très noble de sa part dans sa façon de mettre son
génie et sa découverte gratuitement à la
disposition des personnes contaminées là où
certains auraient cherché à en profiter au maximum pour
s'enrichir. D'autres actions bénévoles et de volontariat
menées par des structures comme Survie Cameroon Survival
Initiative (SCSI), Cameroon Patriotic Diaspora (CPD) et bien d'autres
sont à saluer chaleureusement et à encourager.
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Un mot particulier aux populations affectées et
angoissés par la propagation de cette pandémie
?
D'abord, un mot de solidarité car COVID-19 ne fait pas de
distinction par catégorie socio-politique ou autre
considération subjective. Ensuite, un mot de condoléances
à tous ceux qui ont perdu les leurs à cause de la
pandémie. Que les âmes des disparus reposent en paix. Et
pour finir, un mot d'encouragement à nous tous pour que nous
respections ensemble les mesures barrières, et notamment la
distanciation sociale et le port de masque. Protégeons-nous et
protégeons les nôtres (nos familles et amis), et
protégeons les autres aussi. C'est de cette manière que
nous survivrons à cette pandémie globale.
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Tout récemment le président français
Emmanuel Macron en écrivant au chef de l'état
camerounais lors de la fête du 20 mai est revenu sur la
nécessité de résoudre la crise dans le Nord-
Ouest et le Sud- Ouest en libérant les prisonniers politiques
et en ouvrant le jeu politique d'une part et en mettant en
œuvre les recommandations du 'Grand Dialogue National' d'autre
part. Est-ce la bonne direction de la résolution de cette
crise qui perdure ?
Effectivement, les efforts du président français et ses
appels en faveur d'un règlement politique et urgent de la crise
Anglophone sont à saluer ; et la, Emmanuel Macron reprend ce que
certains parmi nous ne cessent de dire depuis le début de cette
crise. C'est affreux ce qui se passe dans les régions du Nord-
Ouest et du Sud- Ouest, et la persistance des tueries et des exactions
renforcent la douleur des populations déjà meurtries par
les nombreux massacres, les milliers de morts, des dizaines de milliers
des réfugiés éparpillés dans
différents pays étrangers, sans compter les centaines des
milliers de déplacés internes et autres. Aujourd'hui, les
Nations Unies projettent que des millions d'Anglophones risquent de
faire face à la famine à cause de la crise ; et le
secrétaire général des Nations Unies Antonio
Guterres a lui aussi lancé un appel direct à un
cessez-le-feu pour raisons de COVID-19. Il est plus que urgent d'aller
vite à un cessez-le-feu, suivi de négociations
crédibles et ouvertes pour une paix véritable et durable,
sinon que les populations vont complètement oublier le Grand
Dialogue National auquel vous faites référence.
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Le gouvernement semble parier sur la mise en œuvre des
recommandations du Grand Dialogue National pour résoudre
cette crise. Votre avis ?
Huit mois après la tenue du Grand Dialogue, il faut
reconnaître que les atrocités continuent. Le nombre de
civiles tués depuis lors ne fait qu'augmenter. Certaines
élites qui avaient soutenu ces assises peinent à
identifier son impact réel sur les populations, sans compter
qu'une frange importante de cette population avait été
sceptique dès le départ par rapport au mécanisme du
GDN et de la mise en oeuvre de ses résolutions. La crise demeure
et s'aggrave ; il faut donc envisager des alternatives qui permettraient
la participation effective de toutes les composantes et l'écoute
véritable des doléances réelles par rapport
à la situation des compatriotes Anglophones, y compris la
participation de ceux qui n'avaient pas pris part au GDN d'octobre 2019.
Il ne faut pas se voiler la face. Il faut mettre tout sur la table et
discuter, même des sujets qui fâchent.
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Récemment, on a vu que les violences débordent dans
les régions voisines de l'Ouest et du Littoral et que ces
violences sont de plus en plus dénoncées par la
communauté internationale. Comment avez-vous vécu les
tout derniers événements comme les massacres de civils
à Ngarbuh et de Babanki, l'attentat le 8 mars dernier
à Bamenda, l'attaque d'hommes armés à Galim et
l'assassinat du Maire de Mamfe, entre autres ?
Que ça soit les massacres comme à Ngarbuh ou les
assassinats comme ce fut le cas pour le jeune maire de Mamfe, ou les
quatre jeunes tués à Buea jeudi passé, le sang
d'innocents coule chaque jour que Dieu fait dans le Nord- Ouest et le
Sud- Ouest. Ce n'est plus suffisant de seulement transmettre les
condoléances aux familles endeuillées ; tout un chacun
devrait se donner à fond pour mettre fin à cette guerre
fratricide, cette guerre est un non-sens. C'est notre bonheur collectif
qui s'effondre, notre humanité partagée qui se
désintègre devant nos yeux, et certains osent penser que
les blessures profondes de l'heure vont se cicatriser d'ici peu ? Mais
ils se trompent énormément. Il nous faut un sursaut
humaniste pour sauvegarder ce qui reste du tissu national et de la
cohésion sociale.
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D'après vos informations, vous qui êtes souvent
allé sur place à diverses occasions pour des raisons
personnelles, et vous qui êtes président d'une
Fondation qui y a pignon sur rue avec son siège à
Bamenda, quelle est la situation réelle sur le terrain et
quel bilan depuis bientôt quatre ans que dure ce conflit
?
La situation est très préoccupante parce que même si
le nombre d'incidents de confrontation entre les Forces de
Défense et de Sécurité et les groupes armés
s'est réduit, ces incidents ont gagné en intensité.
Le bilan est lourd pour les populations civiles non armées,
surtout les jeunes, et la vie est devenue de plus en plus
imprévisible, l'amertume des populations grandissant avec. Cela
devrait soulever des inquiétudes profondes. Même la
Fondation est au ralenti par rapport aux activités qui se
menaient dans son siège à Bamenda. Nous avons aussi
été obligés de fermer l'antenne de Kumba comme les
filles qui y apprenaient les métiers pour améliorer leur
bien-être ne peuvent plus y aller par peur d'être prises
dans la violence. En fin de compte, c'est la société qui
est collectivement perdante.
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Le gouvernement camerounais accuse souvent les ONGs de grossir le
bilan de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du
Sud-Ouest à dessein, pour provoquer une intervention
militaire extérieure. Qu'en pensez-vous ?
C'est facile de s'en prendre aux ONGs, alors que toute personne
impartiale et honnête vous dira que ceux qui passent leur temps
à pomper l'air avec les fausses nouvelles très souvent
manipulatrices par rapport à cette crise ne viennent pas du
côté des ONGs. L'un des points sombre dans la gestion de
cette crise c'est le fait de ne pas avoir facilité l'accès
dans la zone aux ONGs nationales et internationales qui auraient pu,
souvent en temps réel, informer l'opinion nationale et
internationale sur les atrocités et leurs auteurs. Sur ce point
précis, je salue l'initiative de beaucoup d'ONGs et même
des universités de grande renommée qui ont
constitué des bases de données depuis le début de
la crise en 2016, et qui continuent de collectionner des informations
vérifiables pour pouvoir édifier l'opinion nationale et le
monde entier le moment venu.
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Vous êtes un habitué des palais présidentiels
africains, quel regard les autres leaders africains portent-ils sur
la gestion camerounaise de cette crise ?
Même s'ils ne le disent pas publiquement, beaucoup des chefs
d'état Africains sont choqués par ce qui se passe dans
notre pays. Ils ne comprennent pas que pour des simples revendications
socio-politiques et historiques, d'ailleurs justifiées, tout un
peuple avec un héritage culturel et politique bien connu, devient
l'objet d'une guerre déclarée. Ces leaders et d'autres
Africains se perdent aussi dans les méandres de la politique
camerounaise où nous semblons tout aborder à l'envers, ou
à travers, alors que le pays regorge des ressources
matérielles et humaines énormes qui pourraient être
mises à profit pour résoudre la crise.
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En plus de la crise dite 'Anglophone', le pays vit toujours les
effets néfastes du contentieux de la dernière
présidentielle d'octobre 2018. Le MRC et son
président, le Professeur Maurice Kamto, continuent de se
considérer comme ayant été élus durant
ce scrutin- là. Qu'en pensez-vous ?
Rien ne me surprend par rapport à la crise actuelle liée
à la dernière présidentielle et au contentieux qui
s'en est suivi. J'avais alerté publiquement en début 2018,
que le pays allait droit au mur en programmant l'organisation de
l'élection présidentielle dans les conditions
sécuritaires et politiques d'alors et sans réformes
préalables. J'avais même dit que l'un des candidats pouvait
se déclarer gagnant et ne pas maîtriser ce qui adviendrait
comme crise postélectorale. Et nous y sommes, en plein
là-dedans. Je constate aujourd'hui qu'au lieu de calmer le jeu
pour nous sortir de cette autre crise de plus, ceux-là qui
disaient à l'époque que tout était rose multiplient
les erreurs et posent des actes qui vont dans le sens contraire.
Vivement que le Cameroun sorte de cette multiplicité de crises,
des foyers de tension et de cette longue et terrifiante agonie.
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Et pendant le week-end du 25 mai, selon un communiqué du
MRC et divers témoignages, des jeunes gens armés se
déclarant membres d'un 'Mouvement des Patriotes' avaient
tenté de violenter le domicile privé du Professeur
Maurice Kamto dans un quartier de Yaoundé. Que pensez- vous
de tels agissements et quelles leçons en tirer pour le
pluralisme politique et le vivre ensemble dans notre pays ?
J'ose croire que ces jeunes ne se laisseront pas instrumentaliser pour
des sales besognes. Les jeunes qui voudraient s'engager en politique ou
en activités associatives sont à encourager. Ils
méritent un meilleur encadrement et une meilleure
éducation civique et citoyenne que de les envoyer dérouler
une banderole et proférer des menaces devant une résidence
privée. Il serait fortement regrettable que presque trois
décennies après les groupes d'auto-défense lors des
présidentielles de 1992, certains mouvements de jeunes refont
surface de manière à polariser encore davantage un espace
politique déjà assez surchauffé. Vraiment on n'en a
pas besoin. Il y a déjà trop de feu à
éteindre au Cameroun pour vouloir en allumer de nouveaux foyers.
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On sort à peine du double scrutin pour désigner les
maires et les députés du Cameroun, le vote a
été marqué par une forte abstention avec un
appel au boycott lancé par les sécessionnistes et par
le MRC, même si ce n'est pas pour les mêmes raisons.
Dans ce contexte, pensez-vous que les députés et
maires issus de ce scrutin sauront contribuer, par leur nouvelle
légitimité, à résoudre entre autres la
crise dans les régions anglophones ? Quelles sont leurs
chances d'y arriver ?
Certains des élus n'ont pas encore retrouvé le chemin de
leurs districts respectifs pour se connecter avec leurs concitoyens
à la base. Et avec l'assassinat du jeune maire de Mamfe et les
menaces qui pèsent sur d'autres élus locaux dans le
Nord-Ouest et le Sud-Ouest, il est à craindre un avenir
tumultueux pour certains bénéficiaires des scrutins
organisés dans les conditions sus-cités. D'autres
élus s'organisent pour jouer pleinement leur rôle, sauf
qu'on ne peut pas s'attendre à grand-chose de nos
législateurs dans les conditions actuelles.
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A vous entendre, vous semblez douter de la capacité du
législateur Camerounais à contribuer au
règlement des diverses crises politique que traverse le pays
à l'heure actuelle et même à résoudre
d'autres crises qui pourront naître dans l'avenir.
Tel que le pouvoir législatif est structuré et
agencé dans notre pays, et sauf changement radical, le
législateur Camerounais ne pourra jamais servir comme locomotive
des réformes et du renforcement de la démocratie et de la
bonne gouvernance tel que nous le voyons dans d'autres pays Africains.
Pendant plus de trois décennies d'une Assemblée Nationale
pluraliste, aucune proposition de loi d'intérêt public
initié par un député, aucune descente sur le
terrain pour une visite parlementaire ou des auditions des populations
à la base, même pas dans une situation comme celle
d'aujourd'hui où le pays fait face à des violences graves
de Boko Haram dans l'Extrême Nord, et à la crise Anglophone
dans le Nord- Ouest et le Sud- Ouest. Le bilan n'est pas impressionnant.
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Avec le tableau si dense que vous venez de peintre, l'optimisme
serait-il de mise ?
Dans ma carrière professionnelle, j'ai assisté à de
nombreux changements, rapides et profonds, et en bien dans des pays
où on ne s'y attendait pas. Nous avons vécu l'effondrement
du mur de Berlin sans qu'on n'ait tiré un seul coup de feu, alors
que les armées des grandes puissances étaient
déployées de chaque côté du mur. Nous avons
connu la chute du régime d'apartheid en Afrique du Sud qui
pourtant avait régné pendant des décennies sur la
base de l'exclusion d'une frange importante de sa population. Nous
pouvons compter à l'infini les différents régimes
militaires et autocratiques qui se croyaient tout permis à
travers ce continent, mais qui ont aussi succombé au vent de
changement et de la reconstruction incontournable de tout édifice
humain. Nous devons apprendre de l'histoire. C'est pour dire, qu'en
dépit des heures sombres que nous traversons, en dépit des
incertitudes qui planent à l'horizon, les étincelles
d'espoir existent et le moment venu sauront prospérer pour le
bien de la patrie et en faveur de toutes ses filles et de tous ses fils.