Dr. Christopher Fomunyoh: "En 32 ans de Renouveau, beaucoup d�attentes d��ues"
January 12, 2015

R�guli�rement entre deux avions, Christopher Fomunyoh, le directeur Afrique du National Democratic Institute (Ndi), un think thank r�put� proche du parti d�mocrate am�ricain, au pouvoir aux Etats-Unis, Atterrit en cette fin de matin�e du jeudi 06 novembre 2014 � Mutations. Dans sa suite, essentiellement jeune, on peut distinguer des hommes commis � sa s�curit� d�abord plut�t facile. Il y a l� aussi, un cameraman, un photographe et des attach�s de presse. Toute cette �quipe a mobilis� trois v�hicules de marques imposantes, qui d�barquent au si�ge des Mutants, sans sir�nes. Homme grand et grand homme, Christopher Fomunyoh r�ve grand pour le Cameroun et pour l�Afrique. Au cours de l�entretien avec la r�daction de Mutations, qui ira au-del� des 90 minutes convenues, le responsable Afrique du Ndi a soigneusement pris des distances avec la langue de bois. Dans une vivacit� d�esprit que bien d�acteurs politiques camerounais lui envieraient, M. Fomunyoh navigue avec aisance de la politique � l��conomie, en passant par la culture et les faits de soci�t�. Un r�gal pour le panel d�interviewers et partant pour l�ensemble de la r�daction de Mutations, dont il se f�licite de l�av�nement d�un nouveau patron � sa t�te. Sont ainsi abord�s dans l�entretien cicontre, la crise burkinab� et ses le�ons pour l�Afrique, le bilan des ann�es Biya, ses ambitions pour le Cameroun, la guerre d�clar�e contre Boko Haram, la question de la double nationalit�, l�op�ration Epervier, l��tat de la libert� de la presse au Cameroun, etc. Pour sa (toute premi�re) escale � Mutations, avant son d�placement d�j� cal� pour la R�publique centrafricaine, Christopher Fomunyoh n�a pas ch�m�. Attachez vos ceintures et bonne lecture ! Cette entrevue a �t� realis�e bien avant l'adoption des textes de loi sur le terrorisme au Cameorun.

Mutations: Les 32 ans du pouvoir du Pr�sident Paul Biya se c�l�bre aujourd�hui, comment percevez-vous cet �v�nement et quel est le lien que vous faites avec la chute de Blaise Compar� ?

Christopher Fomunyoh: Le 06 novembre est un jour historique pour le Cameroun ind�pendant parce que c�est la premi�re fois que nous avons connu une alternance au pouvoir. Il ya de cela 32 ans, le pr�sident de la R�publique actuel a pr�t� serment dans la m�moire des Camerounais, �a reste une date historique et je crois que m�me dans l�avenir les historiens parlerons de cette date. Personnellement, en novembre 1982, j��tais cadre juridique � la Cameroon Airlines (Camair), donc j�ai v�cu l�annonce le 04 novembre puis la prestation de serment le 06 novembre et je me souviens qu�� Bonanjo, les populations avaient d�fil� sur l�avenue De Gaulle et dans les quartiers chauds de Douala, Akwa, New-Bell parce que c��tait vraiment un grand �v�nement. Je crois qu�avec cette prestation de serment, en 1982, beaucoup d�espoirs ont �t� soulev�s, beaucoup d�attentes parce qu�il y avait comme un changement de g�n�ration entre un ancien pr�sident de la R�publique qui n�avait pas fait l�universit�, mais qui �tait tr�s pragmatique dans son approche et un nouveau pr�sident de la R�publique, jeune qui avait 49 ans et qui �tait per�u comme un technocrate, moderne et tr�s ouvert et qui avait � l��poque un discours tr�s ouvert sur la normalisation et la modernit�. Ce qui donnait espoir que le pays allait continuer son �lan �conomique et on se pr�parait � entrer dans une �re nouvelle de d�mocratisation et de multipartisme pour pouvoir d�coller. 32 ans apr�s, je crois que beaucoup de ces attentes ne sont pas satisfaites et en plus compte tenu de l��volution du reste du monde qui est tr�s comp�titif, beaucoup sont ces Camerounais, y compris moi, qui disent que le Cameroun n�est pas � sa place sur le train de la modernisation en Afrique. Que nous ne sommes pas cit�s comme un pays phare de la d�mocratie, de la bonne gouvernance ou de d�veloppement sur notre continent alors que nous avons tout ce qu�il nous faut pour r�ussir, donc cela traduit mon �tat d�esprit au jour d�aujourd�hui et je crois que cela traduit l��tat d�esprit de la grande majorit� � ce jour.

Quelles le�ons du Burkina Faso ? e vais partager avec vous ce que nous avons v�cu sur la place de Washington, ces derniers six mois parce que il y a eu beaucoup de discussions dans le milieu des organisations qui soutiennent la d�mocratie � travers le continent ou � travers le monde. Beaucoup de discussions sur le Burkina Faso, d�abord pendant le sommet Usa-Afrique, il y a eu beaucoup de commentaires au niveau de la soci�t� civile aux Etats-Unis sur la gestion des invitations, qui devait �tre invit� et qui ne devait pas ? On citait d�j� le Burkina Faso, pour dire que pourquoi un chef d�Etat qui est arriv� au pouvoir par un coup d�Etat et qui a mis 27 ans au pouvoir, qui songeait d�j� � l��poque � modifier la Constitution, est invit� alors que d�autres comme Mugab� ou B�chir n�avaient pas re�u cette invitation. Donc il y avait d�j� ce d�bat autour du Burkina et je crois que lorsque l�ancien pr�sident Blaise Compar� est arriv� � Washington, il a esquiv� beaucoup de journalistes qui voulaient l�interviewer sur la question. Mais il est sorti de l�, paradoxalement, avec une d�termination � foncer et � aller de l�avant dans le sens d�amender la Constitution de son pays. Il ya de cela un mois � peu pr�s, nous avons tenu une conf�rence au si�ge du Ndi, l�institut pour lequel je travaille, pour parler des �lections africaines pour les deux ann�es � venir parce qu�en 2015 et en 2016, il y aura 18 � 20 �lections pr�sidentielles et l�gislatives sur le continent. Certains diront � hauts risques, certaines seront vraiment capitales pour les diff�rents pays. Dans cette s�rie d��lections, il m�a �t� pos� la question de savoir quelles sont les trois �lections les plus cruciales pour moi et quelqu�un avait m�me dit les �lections qui vous emp�chent de dormir la nuit. J�ai cit� le Burkina-Faso, le Nigeria et la C�te d�Ivoire, parce que je vois ces trois �lections situ�es sous un seuil de complications. Du moins, je le voyais il y a un mois. Le Burkina �tait un peu surpris parce que ce pays ne se situe pas sur la table des africanistes. Et, ce qui s�y est pass� me rend un peu triste � cause de l�incapacit� de nos leaders politiques � capitaliser sur leur contribution au d�veloppement de leurs pays. Il est vrai que lorsqu�on regarde le bilan de Blaise Compaor�, il y a un c�t� tr�s n�gatif, un c�t� qui reste encore � �clairer avec des points qui m�ritent d��tre �claircis, mais il ya aussi un c�t� de succ�s. Ouagadougou d�il ya deux d�cennies �tait Ouagadougou de la poussi�re, mais aujourd�hui c�est une ville bien construite, on sent que le d�veloppement �conomique a port�. Le Burkina, par le pass�, n�avait pas un grand r�le dans l�Afrique de l�Ouest, mais ces derni�res ann�es � cause de la m�diation de Blaise Compaor� dans diff�rents conflits, il a pu contribuer � sa mani�re � une certaine stabilit� en Afrique de l�Ouest. Il aurait pu capitaliser sur les acquis de ces derni�res ann�es pour l�guer quelque chose de son passage � la pr�sidence du Burkina Faso. Un moment, j�avais effectivement pens� que quelqu�un comme Blaise Compaor� aurait pu lancer un Centre national ou un Centre africain de la m�diation. Un Centre dans lequel il devait r�unir les diff�rents acteurs qui ont contribu� aux missions de m�diation dans diff�rents pays en conflits. Un Centre de recherches pour les jeunes universitaires africains afin d�inspirer ces derniers � �crire l�histoire du continent. Mais son comportement sur cette question de la modification de la Constitution, son d�sir � s��terniser au pouvoir apr�s trois d�cennies, l�ont pouss� � sortir du pouvoir par la petite porte. Pour moi c�est vraiment triste pour le Burkina Faso. Aujourd�hui on a le sentiment que c�est un �ternel recommencement et chaque pays africain doit passer par le processus de Sisyphe o� on est oblig� de reculer � chaque fois pour recommencer. Ma lecture du Burkina Faso est positive au niveau de la prise de position de la jeunesse africaine. Pendant les eux derni�res d�cennies, j�ai toujours dit que les Africains sont aussi brillants que tous les autres, les Africains aspirent � �tre gouvern�s autrement ils aspirent aux espaces de libert�, � la bonne gouvernance et que ces derniers n�ont pas de possibilit� de s�exprimer. Le fait de voir plus d�un million de Burkinab�s sous une temp�rature de 40� sortir dans les rues de Ouagadougou, BoboDioulasso et des autres villes du pays pour dire non � la modification de leur Constitution a �t� pour moi un message tr�s fort. Ils l�ont fait un Lundi et les syndicats ont suivi le Mardi, cela prouve que ce peuple, qui a �t� minimis� aux yeux du monde, �tait pr�t � d�fendre ses libert�s. C�est un geste de maturit� pour la d�mocratie qui ne souffre d�aucune contestation. C�est pour moi le c�t� rassurant, un c�t� qui m�inspire la fiert� en tant qu�Africain. Si les Burkinab�s arrivent � s�entendre sur une transition inclusive, je crois que le Burkina pourra tourner la page des coups d�Etat et envoyer un message fort � travers tout le continent que l�espoir est devant nous.

Pourquoi en 2008, �a n�a pas march� au Cameroun ? Je pense que ce qui s�est pass� dans notre pays en 2008 est regrettable. Nous avons eu � conna�tre des pertes en vies humaines parce que m�me s�il ya un Camerounais qui meurt pour des raisons d�espaces de libert�, c�est un Camerounais de trop qui est mort. Je pense que le contexte �tait un peu diff�rent, d�abord parce qu�il ya eu ce m�lange entre les manifestations de la faim, les revendications d�ordre �conomique et les revendications politiques. Le message au d�part n��tait pas tr�s explicite alors qu�au Burkina, la proc�dure �tait lanc�e, les d�put�s �taient prot�g�s pour aller � l�Assembl�e juste cautionner le projet de loi qui �tait soumis de l�ex�cutif, donc il �tait tr�s facile de canaliser l�opinion nationale et internationale sur la question burkinab�. En 2008, ce n��tait pas le cas pour le Cameroun. Aussi depuis 2008, le monde a beaucoup �volu� parce que depuis un certain temps, l�Afrique et les partenaires de l�Afrique ont compris que le probl�me en Afrique, c�est la gouvernance. Les conflits que connaissent pays africains ne naissent pas de ce que l�Afrique est de nature conflictuelle. Non, ces probl�mes sont l� � cause des r�gles de gouvernance. M�me quand il y a consensus sur les r�gles, il y en qui tentent de s�en soustraire ou de les modifier. D�o� les frustrations des populations. Donc ce qui �tait tol�r� il y a de cela sept ou huit ans ne l�est plus aujourd�hui par les Africains et les partenaires des Africains. Dans ce contexte, le Burkina est une sonnette d�alarme, non seulement pour le Cameroun mais aussi pour d�autres pays africains.

Et votre r�le dans la situation v�cue en 2008 ? Le devoir patriotique qui m�anime et qui devrait animer chacun de nous en tant que citoyen de ce pays est tel que je compte comme je l�ai dit continuer � apporter ma modeste contribution pour que notre pays retrouve sa place et que toutes les opportunit�s qui se pr�sentent pour qu�on progresse et qu�on consolide les acquis et qu�on fasse davantage dans le domaine de la bonne gouvernance dans lequel j�ai de l�expertise.

D�apr�s vous quel est le r�le que les arm�es devraient jouer pour aller vers de plus en plus d�mocratie ? Les arm�es africaines ont un r�le capital pour l��volution positive de notre continent. Le constat est r�el dans les pays o� les arm�es se sont limit�es � leur r�le r�publicain et au respect de la dignit� humaine. Ces pays ont, � travers d�anciens officiers de l�h�ritage colonial, qui ont dans les ann�es postcoloniales continu� � se comporter comme � l�ancienne �poque frein� l��volution du continent africain. Ceux-ci ont contribu� � la violation des droits de l�homme et de la dignit� humaine, ce qui a finit par contribuer � cette image n�gative du continent africain. A ce jour, je suis heureux de constater que les arm�es africaines jouent de plus en plus un r�le constructif et positif. Cela s�explique par l��volution g�n�rationnelle au sein des corps d�officiers dans les diff�rentes arm�es africaines. De plus en plus, on y retrouve des officiers qui sont bien form�s dans les m�mes �coles que leurs coll�gues civils et qui respectent l��thique militaire sur le r�le et la responsabilit� des forces arm�es. Je crois aussi que cela est du aux nouveaux instruments qui permettent de mieux contr�ler le travail, la fonction des militaires et des responsables des diff�rents services de s�curit�. Aujourd�hui, l�impunit� des d�cennies pr�c�dentes n�existe plus. Dans beaucoup de pays, le cadre national qui a �t� amend� et modifi� suivant les normes de s�curit� dans lesquels beaucoup de pays africains se sont engag�s. Mais il y a aussi des instruments internationaux comme la Cpi (Cour p�nale internationale) qui se sont mis en place et qui ont la possibilit�, au cas o� la juridiction nationale n�agit pas, de se saisir de certains dossiers pour traiter effectivement les cas de violation des droits de l�homme par les services de s�curit� et les forces arm�es.

Lorsque vous dites que vous allez de plus en plus vous impliquer sur le plan national, c�est jusqu�� quel niveau ? Comme vous le savez, de naissance je suis un enfant du village et ceux qui me connaissent savent que je suis n� dans un petit village dans un coin du Nord-Ouest. C�est l� que j�ai grandi. J�y suis all� au coll�ge, au Lyc�e de Bambili avant de venir � l�universit� de Yaound�. Je suis tr�s attach� � mes racines. Vous n�avez qu�� y aller pour voir que lorsque je suis au village, je n�arbore pas de cravate, pas de veste, je suis en tenue traditionnelle et je participe � toutes les activit�s. Vous savez j�ai aussi la fondation Fomunyoh qui existe depuis 1999. C�est une Ong qui �uvre dans le social et dans l�humanitaire. Cette Fondation dont le si�ge est � Bamenda a anim� beaucoup de semaines de formation, de renforcement de capacit�s pour les journalistes en province, parce que ceux-ci n�ont pas les m�mes facilit�s que leurs conf�res des grandes villes. Beaucoup de s�minaires de formations pour les organisations communales, les organisations de la soci�t� civile. Beaucoup d��ducation citoyenne sur les questions de sant�. Pendant une ann�e, des s�minaires sur le Vih/Sida � l�intention des populations, des gu�risseurs traditionnels, � l�intention des chefs traditionnels, avec l�appui des m�decins et du personnel du minist�re de la Sant�.

Nous avons une biblioth�que communautaire qui dispose de plus de 25.000 livres, � la disposition des �l�ves, des chercheurs, des professionnels qui vont l�-bas faire leur recherche gratuitement. Nous avons une radio � la fondation. C�est une radio communautaire qui organise des �missions culturelles sociales et qui donne les opportunit�s aux jeunes journalistes, parfois m�me aux bacheliers et licenci�s qui cherchent un premier emploi et qui n�ont pas un Cv suffisant pour �tre comp�titif, pour faire leurs preuves. Par la suite, beaucoup ont trouv� du travail. C�est notre fa�on de contribuer au d�veloppement de notre pays � la base. La Fondation a eu � mener des activit�s conjointes avec la chefferie de Dschang � l�Ouest, avec une association des femmes � Douala et depuis le d�but de cette semaine, je fais des dons des livres dans les �tablissements d�enseignement secondaire de Yaound�. J�envisage de faire autant � travers le pays. Je crois qu�en tant que citoyen, je peux �tre utile � tous les niveaux.

La prochaine �lection pr�sidentielle au Cameroun aura lieu en 2018, certains pensent que vous feriez un bon pr�sident pour le Cameroun ! Je remercie mes compatriotes. Si j�ai pu tenir dans le travail que je fais au NDI depuis 20 ans d�j�, c�est gr�ce aux encouragements que je re�ois de ces derniers. Je ne peux pas vous dire combien de fois � chaque interview accord�e dans une radio �trang�re, les compatriotes m�envoient des emails, des coups de fil pour m�encourager dans ce que fais parce qu�ils identifient � travers ma modeste personne. Je profite de cette opportunit� pour les remercier tous autant qu�ils sont. C�est une source suppl�mentaire d��nergie pour moi. Le dernier livre que j�ai �crit a suscit� beaucoup d�int�r�t. Je suis tr�s honor� de constater deux d�cennies apr�s que les appels et les suggestions continuent de me parvenir. C�est une preuve qu�� ce jour je n�ai pas d��u mes compatriotes et ils estiment que je peux apporter une contribution pour l�avenir de notre pays. Pour ce qui est de l��lection pr�sidentielle, quatre ans, c�est une �ternit�. Beaucoup de choses peuvent se passer entre-temps, le monde �volue � grande vitesse. On vient de voir, il y a de cela deux jours, un pr�sident am�ricain qui a �t� �lu � un pourcentage tr�s �lev�, qui a eu un deuxi�me mandat et qui a presque �t� terrass� aux �lections l�gislatives. Il a perdu la majorit� dans les deux chambres du congr�s. Ce qui va lui rendre la t�che extr�mement difficile pour les deux ans qui restent.

Je ne peux pas vous dire combien de fois � chaque interview accord�e dans une radio �trang�re, les compatriotes m�envoient des emails, des coups de fil pour m�encourager dans ce que fais parce qu�ils identifient � travers ma modeste personne. Je profite de cette opportunit� pour les remercier tous autant qu�ils sont. C�est une source suppl�mentaire d��nergie pour moi. Le dernier livre que j�ai �crit a suscit� beaucoup d�int�r�t.

Ce qui voudrait dire qu�il est tomb� tr�s bas dans les sondages apr�s �tre arriv� au pouvoir sur le pi�destal du soutien des Am�ricains et du monde entier. Quatre ans, dans ces choses, c�est tr�s long. Au Burkina Faso, il y a des gens qui se pr�paraient pour les 12 mois � venir. Ils se voyaient en comp�tition en 2015, mais voil� que l�histoire du Burkina Faso vient de basculer. Ils sont confront�s � une nouvelle r�alit�. Ils doivent r�ajuster leurs strat�gies pour �tre utiles � leur pays. Dans ces choses-l�, chacun peut avoir sa strat�gie, mais nous n�avons pas toujours la ma�trise de toutes les donn�es.

Est-ce que vous y pensez le matin en vous rasant ?

Quand je me rase le matin, je ne pense pas au poste de pr�sident de la R�publique du Cameroun, je pense au Cameroun tout court. J�ai fait beaucoup de pays africains. Je connais ce que traverse beaucoup de pays qui n�ont rien par rapport au Cameroun. Ces pays n�ont rien en ressources humaines pour g�rer les institutions par rapport au Cameroun. Et, aujourd�hui ils sont devenus des pays de r�f�rence alors qu�il y a de cela quelques ann�es quand un Camerounais entrait dans la salle tout le monde se taisait. Quand le Camerounais parlait, c�est tout le continent africain qui �coutait. C�est le seul pays, le Cameroun, a avoir eu deux secr�taires g�n�raux de l�organisation de l�unit� africaine (Oua), en son temps. De voir ce que nous sommes en train de rater, ce que nous pouvons devenir, je ne peux pas dire que cela me rend tranquille. Et ce jusqu�� ce que je sois rassur� que, de mon c�t�, j�ai suffisamment contribu� pour que le Cameroun redresse la barre et se d�veloppe.

Allez-vous continuer votre action par la cr�ation d�un parti politique ?

A mon avis, notre transition d�mocratique des ann�es 1990, 1991 et 1992 a �t� mal n�goci�e et � ce jour nous continuons de payer le prix de cette mauvaise n�gociation de notre transition politique. Le d�bat politique � l��poque n�a pas pr�par� les Camerounais et nos populations � une participation citoyenne et active dans le domaine politique. Vous vous souviendrez qu�il ya eu des marches dans des grandes villes organis�es par des personnalit�s de grande envergure, des intellectuels qui ont march� dans les rues pour dire non au multipartisme, non � la d�mocratie parce que c��tait un ph�nom�ne �tranger. Et dans l�autre camp, il y avait des personnes dont le projet politique se r�sumait en un slogan. Par exemple �Biya must go�. Cette polarisation a fait que le d�bat politique dans notre pays soit encore fauss� par endroit. Le d�bat n�a jamais �t� � la dimension qui devrait favoriser une �ducation citoyenne et civique. C�est pour cela que certains pensent et posent la question de savoir : �Est-ce que Christopher Fomunyoh va cr�er lui aussi son parti ?� Ce n�est pas de cette mani�re que je vois la participation citoyenne et politique. Je constate que nous avons d�j� plus de 200 partis politiques sur la place. Certains en parlent pour dire combien de fois notre soci�t� est d�mocratique. Pourtant �a fait piti� sur le plan international. Cette situation ne rend pas service au Cameroun. Ce n�est pas comme cela que nous devons communiquer sur le plan international. Ce nombre de partis ne renforce pas notre d�mocratie, plut�t c�est un signe de la fragmentation excessive du d�bat politique et de la participation citoyenne dans notre pays. Je me positionne comme un rassembleur, une personne ouverte sur les id�es ou aux suggestions des uns et des autres, quelqu�un pr�t � inviter ses compatriotes autour de la table pour que chacun apporte sa contribution dans le domaine dans lequel il a une expertise � partager. La premi�re approche devrait �tre la cr�ation d�un tel environnement pour cr�er une masse critique afin d��uvrer dans le m�me sens.

On sait que les Etats-Unis ont propos� plusieurs fois leur soutien au Cameroun contre Boko Haram.Mais on se rend compte que sur le terrain le Cameroun est seul au front. A votre avis qu�est ce qui fait probl�me, l�aide des Etats-Unis est-elle mal appr�ci�e par les Camerounais ou y a-t-il une autre r�alit� ?

Je suis tr�s affect� par ces attaques r�p�t�es des membres de la secte Boko Haram contre les populations et les institutions de notre pays et je salue pour cela la vaillance de nos forces de s�curit� qui se battent au front pour que nous autres puissions vivre en s�curit� et vaquer � nos occupations. Je ne pourrais en dire autant des forces de d�fense des pays voisins dont le terrain sert de point de lancement de ces attaques, de bases arri�res pour les �l�ments de Boko Haram. Comme c�est une force qui se replie tr�s souvent en territoire nig�rian, cela nous met en difficult� parce que chaque fois qu�ils sont bloqu�s dans leurs tentatives d�infiltration au territoire camerounais, ils se replient sur le territoire nig�rian et c�est ce qui nous bloque. Il faut que le Nigeria fasse sa part pour �radiquer ce ph�nom�ne de Boko Haram de nos territoires. Je suis tr�s inquiet de la recrudescence des attaques, ce qui est une preuve d�impunit�. Je pense que le Nigeria devrait r�pondre de son incapacit� surprenante pour un g�ant qui par le pass� a jou� un r�le important au niveau du maintien de la paix en Afrique de l�Ouest. C�est incompr�hensible que le Nigeria puisse laisser Boko Haram exercer avec impunit� sur son territoire, non seulement au d�triment des Nig�rians, mais aussi de fa�on � d�stabiliser un pays voisin, le Cameroun, avec lequel il n�a pas de probl�me. Quant au soutien, des Am�ricains, je ne pourrai pas parler au nom des Am�ricains et des autorit�s am�ricaines. Mais les Etats-Unis ont dit ouvertement leur d�sir de porter main forte � tout pays qui se bat contre le terrorisme � travers le monde. Mais cette assistance peut se porter de plusieurs mani�res. Je pense que tant que nos forces de s�curit� sont efficaces sur le terrain, on n�a pas forc�ment besoin de cette pr�sence physique des forces �trang�res. La coop�ration peut aussi se traduire par le renseignement militaire, l��change des informations qui peuvent renforcer les capacit�s de nos forces sur le terrain. Les pays comme les Etats-Unis ont les outils qui leur permettent de capter tr�s facilement le renseignement militaire. Les Etats-Unis, la France, les pays occidentaux ont la capacit� d�aider non seulement le Cameroun mais les pays africains � tracer les origines de ces groupes terroristes.

Comment percevez-vous le d�ploiement de la diplomatie camerounaise ?

Je ne crois pas qu�elle soit au niveau qu�on aurait pu souhaiter, vous savez la formule �diplomatie de discr�tion et d�efficacit� n�a plus de place au 21e si�cle, c�est un langage que les diplomates et les pays utilisaient pour justifier un peu le manque d�actions de leur part, on ne se fait pas voir mais on est tr�s efficace. Je crois qu�� ce jour, les chefs d�Etat sont sur lesr�seaux sociaux et ont des comptes twitter, Facebook, pour entretenir des conversations directes non seulement avec leurs propres populations mais aussi avec des pays alli�s et parfois m�me avec les pays � relations hostiles. Je me dis qu�on devrait passer � la vitesse sup�rieure par rapport � notre diplomatie. Nous devons g�rer et mener la diplomatie de notre temps.

Quelle est votre posture au sujet de l�op�ration Epervier ?

Je suis tr�s pein� par l�op�ration Epervier dans son int�gralit�, parce que si tout ce qui est reproch� � ces personnalit�s est exact, �a voudrait dire que notre pays a perdu un pourcentage important de son tr�sor public, que pendant un temps les affaires de la R�publique �taient g�r�s au plus haut niveau par des personnalit�s qui n��taient pas int�gres. Pour cela, en tant que citoyen je suis tr�s pein� parce que je me demande comment on est arriv� l� ? Quand on sait comment ces ressources auraient pu �tre utilis�es dans les coins les plus retir�s, les villages o� les populations ont besoin des �coles, des routes, des centres hospitaliers, combien de bourses on aurait pu donner aux �tudiants des universit�s nationales pour aller faire des �tudes de sp�cialisation. En m�me temps, je reconnais qu�il ya beaucoup de controverses autour de l�op�ration Epervier. Il ya des compatriotes qui pensent que beaucoup d�innocents en sont victimes parce qu�ils ont manifest� des ambitions politiques. Si cela est vrai, c�est un d�sastre parce que quelque part je me pose la question de savoir si nous en tant que pays, on n�est pas en train d�appliquer l�injustice � des personnes innocentes. Vous savez je suis de culture anglo-saxonne au d�part et lorsque je faisais le droit � l�universit� de Yaound�, on disait, et c�est un principe de droit anglais ou Common Law que c�est mieux d�avoir 99 inculp�s libres que d�avoir un innocent en prison. C�est pour dire que si les reproches faits � nos concitoyens sont inexacts �a voudrait dire que notre syst�me p�nitencier, judiciaire et notre pays est en train de garder des innocents en prison. Et, cela m��te le sommeil. En m�me temps certains disent que les v�ritables d�tourneurs, fonctionnaires avec des salaires connus, des salaires qu�ils ne peuvent justifier sont en libert�. Notre Constitution pr�voit la d�claration des biens. Jusqu�� pr�sent cet article de notre Constitution demeure inappliqu�. Donc de tout cet amalgame, quelqu�un qui est juriste de formation ayant le souci de l�humanitaire, qui s�int�resse � la gestion de la chose publique ne peut qu��tre troubl�. Il faudrait mettre des institutions de r�pression v�ritable, en m�me temps que nous cherchons � avoir une soci�t� saine o� le service public a tout son sens, o� les gens entrent dans l�administration pour servir et non pour se servir, o� les gens viennent d�clarer leurs biens sans attendre qu�on vienne leur poser la question, � cause de leur sens de l��quit�.

Parlons � pr�sent du cas des journalistes F�lix Ebol� Bola, Rodrigue Tongu� et Baba Wame qui ont �t� auditionn� le 28 octobre dernier au Tribunal militaire. On leur reproche d�avoir retenu des informations qu�ils auraient d� mettre � la disposition des services de renseignement. Qu�en pensez-vous ?

C�est affreux ! Je ne comprends pas le d�lit de retenue dans ce sens que si on devrait poursuivre les �tres humains pour ce qu�ils retiennent, on serait en train de faire des investigations sur tout le monde. La retenue est une bonne chose. Le choix de ne pas publier une information susceptible de porter atteinte � la s�ret� nationale par un journaliste m�rite des encouragements. Dans d�autres pays, ces journalistes seraient d�cor�s parce qu�ils ont le sens civique � pouvoir g�rer l�information avec discernement. Chacun doit faire son travail sans jamais aller au-del� des exigences professionnelles. C�est � nos services de s�curit� de rechercher le renseignement, de collecter les informations qui leur permettront d��tre efficaces. Ce n�est pas au moment o� nous faisons face � un ennemi comme Boko Haram que nous devons tisser des foyers de tension � l�int�rieur du pays. Je pense que ces journalistes ont fait un jugement correct et d�ontologique. J�esp�re que dans les jours qui viennent, et avant que d�autres organisations qui militent pour les droits de l�Homme ne prennent les devants, ce qui risque de ternir davantage l�image de notre pays, ces concitoyens respect�s vont retrouver leur libert� totale afin de vaquer � leurs occupations professionnelles comme d�habitude.

Quel bilan faites-vous de notre �conomie actuelle par rapport � 1982 ?

Je crois que la comparaison que les Camerounais de ma g�n�ration pourraient faire est complexe, nous avons connu un boom �conomique qui se traduisait par des investissements r�els en infrastructures. A ce jour, il est un peu plus difficile de pointer du doigt ces r�alisations qui captent l�impact de d�veloppement �conomique qu�on voudrait vendre aux populations camerounaises. Je constate que la plupart des entreprises nationales qui existaient en d�but des ann�es 90 n�existent plus. Si ces entreprises ont �t� privatis�es parce que c��tait la mode, cette privatisation n�a pas fructifi� le secteur priv� camerounais. Aujourd�hui, celles qui les ont remplac�s fonctionnent mal. On ne voit pas les entrepreneurs camerounais prendre la rel�ve. Nous avons essay� de diversifi� le partenariat �conomique de notre pays ce qui est une bonne chose, sauf que cela n�a pas d�effet concret sur le d�veloppement �conomique de notre pays. Un partenariat de construction de certaines infrastructures est bien mais il doit avoir un impact positif sur le ch�mage. La plupart de nos jeunes sont au ch�mage. Ce qu�on attend des entreprises �trang�res c�est la cr�ation des emplois, celles qui arrivent avec leurs propres employ�s � tous les niveaux ne nous rendent pas service. Il n ya pas de partenariat v�ritable pour le transfert de technologies afin de rendre nos entreprises comp�titives face aux multinationales. Nous Je suis tr�s pein� par l�op�ration Epervier dans son int�gralit�, parce que si tout ce qui est reproch� � ces personnalit�s est exact, �a voudrait dire que notre pays a perdu un pourcentage important de son tr�sor public, que pendant un temps les affaires de la R�publique �taient g�r�s au plus haut niveau par des personnalit�s qui n��taient pas int�gres." devons r�fl�chir � la multiplication des partenariats. On n�est plus � l��poque de la nationalisation des entreprises, cela effraye les investisseurs, nous devons cr�er des conditions pour booster les efforts du secteur priv� camerounais. Nous avons suffisamment de mati�res premi�res. C�est � nous de valoriser ces mati�res et ce potentiel sur l�espace g�ographique de l�Afrique centrale et m�me de l�Afrique de l�Ouest.

La question sur la binationalit� a conduit aujourd�hui Richard Bona � d�cider de ne plus mettre les pieds au Cameroun. Est-ce que la loi sur la double nationalit� est un barrage ou une mesure cruciale pour le d�veloppement d�un pays ?

Voila un ambassadeur du Cameroun. Richard Bona joue � la Maison blanche. Quand le pr�sident am�ricain re�oit un pr�sident d�un autre pays et qu�on veut un artiste pour jouer, c�est � Richard Bona qu�on fait appel. C�est une fiert� des Camerounais. C�est un privil�ge pour moi lorsqu�on sait que c�est mon fr�re et pour cela je suis �norm�ment respect�. Les ambassades ne sont pas n�cessaires partout parce que voil� quelqu�un qui repr�sente le Cameroun. Il faut savoir valoriser ce que l�on a. Qu�est ce qui nous arrive c�est la folie ou quoi ?

Comment pouvons-nous faire �a � des gens qui haussent sans cesse le respect que l�on a pour nous les Camerounais ? On fait valoir des notions d�pass�es. On parle de l�Etat d�Isra�l, qui est un petit Etat entour� d�Etats qui lui sont hostiles. C�est un pays qui vit parce que sa diaspora est forte et p�se. Aucune puissance dans le monde ne peut prendre une d�cision contre Isra�l sans chercher � savoir ce que pense sa diaspora ? C�est une r�alit�, ces gens sont attach�s � leur pays. On a les n�tres, mais on passe le temps � cr�er des barri�res qui n�ont pas de sens. On frustre les gens qui veulent apporter une contribution. On traite � la l�g�re une question qui touche � l�essence m�me de la vie humaine de quelqu�un. Regardez quelqu�un en face et lui dire que vous ne pouvez pas mettre les pieds dans le pays de vos anc�tres, vous ne pourrez pas vous recueillir sur la tombe de votre grandp�re parce que moi le fonctionnaire que je suis aujourd�hui assis sur un papier qui dit que vous n��tes pas Camerounais. C�est tr�s grave. Nous savons qu�il ya des pays qui ont connu des massacres sur cette question. La C�te d�Ivoire a connu une crise de pr�s de 10 ans � cause de cette histoire. Nous avons parl� de la C�te d�Ivoire lors de cette crise plus que les Ivoiriens euxm�mes. Les Camerounais en parlent toujours car il ya eu d��normes pertes en vies humaines. Le g�nocide au Rwanda a ses racines dans cette question, parce que des Rwandais partis en Ouganda ont fond� des familles l�-bas. Lorsqu�ils d�cident de rentrer chez eux, on leur dit que ce n�est plus chez eux. Le passage en force �tait in�vitable. Donc je souhaite que cette question ne soit pas trait�e � la l�g�re. Je souhaite qu�on normalise cette situation pour qu�on soit en r�gle avec le monde et pour que le Cameroun fructifie ce que repr�sente sa diaspora. J�aimerai lancer un appel patriotique � Richard Bona pour qu�il revienne sur ses propos ainsi qu�� tous les compatriotes tent�s par cette r�flexion.

Mutations- Numero 3770- Lundi 10 novembre 2014

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