|
Dr. Christopher Fomunyoh: " L'après Biya sera géré par ceux
qui n'ont pas été associés à ses échecs !"
Le 24 Mai, 2012
Le 18 avril dernier, Christopher Fomunyoh, le
patron Afrique du National Democratic Institute (NDI) a été auditionné au
Sénat américain sur la situation politique au Cameroun. Il revient dans cet entretien
avec le journaliste Xavier Luc Deutchoua de Le Jour sur cette rencontre, mais aussi sur la
dernière actualité politico-juridique du Cameroun.
" Epervier " vient d'ajouter l'ancien Premier Ministre Inoni Ephraim l'ancien Ministre
d'Etat Marafa Hamidou Yaya à son tableau de chasse. Quelle impression vous laissent ces
interpellations?
Indépendamment de ces cas particuliers que vous citez, pour la patrie, je suis
attristé par ces arrestations. C'est l'image de tout le Cameroun qui est entachée par
ces affaires de corruption et de détournement qui se sont produits, selon les accusations, au
plus haut niveau de l'Etat. Comment ne pas s'émouvoir quand les journaux vous balancent la
liste de tout un gouvernement qui se trouverait à la prison centrale de Kondengui. Quand on
imagine que ces personnalités ont géré les affaires du Cameroun au niveau le
plus élevé, il y a de quoi se demander ce que nous avons fait pour en arriver
là. Le Cameroun, ne mérite pas ça!
Pour le volet " Albatros ", par exemple, il est de toute évidence que des milliards ont
été décaissés du Trésor public, mais l'avion voulu n'a jamais
été livré. Alors, je me demande si des intrigues et des détournements
peuvent s'opérer sur un dossier aussi sensible et suivi par l'entourage direct du chef de
l'état? Combien de fois les mêmes pratiques se sont produites sur d'autres fonds,
notamment ceux alloués à la construction des routes, des hôpitaux, des
écoles, à l'investissement?
Vous semblez donc condamner les mis en cause, alors même que la justice n'a pas encore dit le
mot de la fin. Où mettez vous la présomption d'innocence?
Je suis soucieux de la présomption d'innocence de chacun. J'espère que la justice
fera son travail pour éclairer d'avantage l'opinion nationale et internationale sur ce qui
s'est passé exactement. Nous avons le droit de tout savoir. L'amalgame actuel permet que
certains innocents soient présumés coupables alors que certains coupables potentiels
continuent de se promener dans des salons feutrés de la République.
Un des anciens ministres aujourd'hui incarcérés, Marafa Hamidou Yaya, a
décidé de relever le gant face à Paul Biya. Que pensez-vous des lettres
ouvertes adressées au Président de la République depuis son interpellation?
Au moins Marafa Yaya a le courage de faire conna�tre à l'opinion nationale et internationale
son point de vue et ses prises de position sur les sujets d'intérêt national. Je trouve
la publication de ses lettres tr�s utile dans la mesure o� elle permet de jeter une certaine lumi�re
sur le fonctionnement du syst�me Biya, avec toutes ses intrigues et ses zones sombres. Quelque part,
c'est rassurant d'entendre les caciques du syst�me reconna�tre à haute voix ce que certains
parmi nous dénoncent depuis des années.
" Je trouve la publication de ses lettres tr�s utile dans la mesure o� elle permet de jeter
une certaine lumi�re sur le fonctionnement du syst�me Biya, avec toutes ses intrigues et ses zones
sombres. "
Le 18 avril 2012, au nom de NDIi-Afrique, vous avez été auditionné devant la
sous-commission des affaires africaines du Sénat américain sous le th�me " Entrenched
African Leadership ". Vous avez alors mis en contraste le Sénégal et le Cameroun.
Comment expliquer que, sur le plan démocratique, le Sénégal soit
désormais à une année lumi�re du Cameroun ?
Le constat est on ne peut plus clair. Voila que le Sénégal est à sa troisi�me
alternance au sommet de l'Etat, dont deux par la voie des urnes et des élections
crédibles et démocratiques. Pendant ce temps, le Cameroun se cherche encore sur les
questions les plus élémentaires comme un code électoral consensuel sur lequel
on n'arrive même pas à s'entendre. Il faut aussi souligner que le nouveau
président sénégalais, Macky Sall, a 50 ans, et que, en 52 ans
d'indépendance, le Sénégal a connu quatre chefs d'Etat, alors que les
Camerounais n'ont connu que deux. Voilà encore que Macky Sall vient de déclarer ses
biens selon la constitution de son pays, alors qu'au Cameroun, depuis la constitution de 1996,
aucune autorité n'a eu à déclarer ses biens selon cet article 66 de la
constitution. La comparaison en dit long et cela ne fait pas honneur au Cameroun qui, à son
accession à l'indépendance, était considéré comme un pays phare,
plus riche en ressources humaines et matérielles que le Sénégal.
Les sénateurs présents à cette audition semblent décidés
à �uvrer pour la fin des régimes politiques africains ossifiés, dont celui du
Cameroun. Est-ce là l'objectif que vous poursuivez ? Est-ce le sens de votre démarche
aupr�s du Sénat américain ?
J'imagine que je fais l'éclairage de l'opinion publique non seulement pour les Usa et le
reste du monde, mais surtout pour mes compatriotes. Dans ce village planétaire qu'est le
monde globalisé du 21e si�cle, l'information joue un rôle capital et c'est important
que le message soit véhiculé aux compatriotes, aux amis et aux partenaires de notre
pays. Il y va de l'intérêt de tous, d'abord pour dénoncer ce qui ne marche pas
et, ensuite, pour informer sur des potentialités qui existent et sur ce qui pourrait
être fait différemment.
Au cours de cette audition, Johnnie Carson, le sous-secrétaire aux affaires africaines, a
exprimé un sentiment de déception et d'épuisement vis-à-vis de Paul
Biya, suite à certaines promesses de modernisation du processus démocratique jamais
tenues. Dans ce contexte les dirigeants américains peuvent-ils changer de politique au
Cameroun ?
Je ne peux pas me prononcer pour le compte de l'ambassadeur Carson et autres dirigeants
Américains. Mais j'observe que l'agacement des amis du Cameroun est palpable au quotidien
parce qu'ils n'arrivent pas à comprendre qu'un pays aussi nanti en ressources naturelles et
doté d'un capital humain impressionnant n'arrive pas à rendre son développement
économique et politique palpable, encore moins à jouer son rôle de leadership
dans la sous-région et sur le continent Africain. Alors, je vous laisse imaginer la
déception et l'amertume des compatriotes à l'intérieur comme à
l'extérieur du pays.
" Je ne laisserai jamais à personne, surtout pas un tenant du régime actuel qui a
ruiné tant notre beau pays, la liberté de jauger mes prestations, ou plus grave
encore, de douter de mon patriotisme. " Je reformule ma question. En quoi votre " déposition
" au Sénat américain peut influencer la politique américaine au Cameroun ?
Dans le fonctionnement des institutions américaines, la politique étrang�re est
définie par le pouvoir exécutif. Néanmoins, le Congr�s, à savoir le
Sénat et la Chambre des représentants, est doté des pouvoirs constitutionnels
qui lui permettent d'influencer la politique de chaque administration. Il faut aussi savoir que les
décideurs américains disposent de plusieurs sources d'information. Alors, bien que les
auditions au Sénat soient pertinentes, elles ne constituent pas l'unique
élément qui p�se dans la prise de décision pour les interventions futures.
" Je ne laisserai jamais à personne, surtout pas un tenant du régime actuel
qui a ruiné tant notre beau pays, la liberté de jauger mes prestations, ou plus
grave encore, de douter de mon patriotisme. "
Votre analyse sur la gestion du Cameroun est teintée de suspicion, du fait des ambitions
présidentielles qu'on vous prête. Que répondez-vous à ceux qui estiment
que vous êtes politiquement trop marqué et incapable d'un regard
dépassionné sur le Cameroun ?
Il y a des milliers de compatriotes qui s'attendent à ce que je sois plus passionné
sur la situation actuelle de mon pays et pour son avenir. J'avais déjà eu à
m'expliquer en profondeur sur cette question lors de la conférence de presse que j'ai tenue
à Douala en septembre 2011. J'estime que tout ce que je fais, c'est par amour pour mon pays
et mon attachement à la patrie. Le plus facile pour moi serait de me contenter de gagner ma
vie au quotidien et de ne pas me soucier des 20 millions de mes compatriotes qui n'ont pas
été aussi chanceux que moi. Une volte face de ma part serait contraire à mon
caract�re moulé depuis mon plus jeune �ge et à mes valeurs personnelles. Je ne
laisserai jamais à personne, surtout pas un tenant du régime actuel qui a ruiné
tant notre beau pays, la liberté de jauger mes prestations, ou plus grave encore, de douter
de mon patriotisme.
Au vu de votre profonde connaissance des pays africains et au regard de l'état actuel de nos
institutions, comment entrevoyez-vous l'apr�s Biya ?
C'est une vérité absolue que les hommes passent mais les Etats restent. Tôt ou
tard, notre génération aura à gérer l'héritage politique des 30
années du régime et des insuffisances de sa classe politique. Il ne fait aucun doute
que l'avenir du Cameroun devrait se gérer différemment par ceux qui ont une vision
plus éclairée et qui n'ont pas été associés de pr�s ou de loin
aux échecs de l'heure. Je n'ai aucun doute que, comme cela se passe dans d'autres horizons,
les populations auront à faire leur choix le moment venu et que le Cameroun va rebondir de
plus belle.
Pour terminer, quelles sont vos premi�res impressions sur le nouveau code électoral
camerounais adopté le vendredi 13 avril 2012 ?
D'emblée, sans para�tre superstitieux, le vendredi 13 n'a jamais auguré de bon
auspices. Plus sérieusement, ça fait plus de 20 ans que les Camerounais
réclament un cadre électoral juste, équitable et inclusif. Voilà que le
régime vient une fois de plus nous servir un code taillé sur mesure, en
espérant une fois de plus échapper aux protestations de nos compatriotes. Je m'associe
donc à tous ceux qui ont critiqué les manquements les plus élémentaires,
entre autres l'article sur les cautionnements des élections, les dispositions sur la gestion
des cartes d'électeurs susceptibles d'anéantir les avantages de la biométrie,
la non prise en compte d'un scrutin présidentiel à deux tours, le bulletin de vote
unique ou encore le vote à 18 ans, etc. Il y a tellement à revoir dans cette loi et
dans notre cadre électoral et politique. Le manque de volonté politique de la part de
ceux qui nous gouvernent aujourd'hui est évident, et il est à craindre, comme j'ai eu
à le souligner devant le Sénat américain, qu'un mauvais code électoral
ne pousse notre pays à connaitre la violence et un avenir incertain.
© ICIcemac
|